►HISTOIRE DES FIDELES D'AMOUR

SOMMAIRE

> L'expérience spirituelle des fedeli d'amore : Initiation - Illumination - Conclusion : Le Maître du Silence

> A propos de Raphaël

> Dante et Novalis

D'Orient et d'Occident :

> Henry Corbin et la religion des Fidèles d'amour

> Novalis et Ibn 'Arabî

> A propos de Sohravardî

 

Retour à Sommaire

  

 

 

 

          Il fut un temps, en Occident, où l’Ordre des Fedeli d’Amore existait en tant qu’une organisation initiatique et ce temps reste lié à l’histoire des Croisades. Si l’on veut bien considérer, après René Guénon, que cette époque a produit « d’actifs échanges intellectuels entre l’Orient et l’Occident », on en conclura que l’initiation des fedeli d’amore les rendait aptes à entrer en relation avec des Fidèles d'amour d'Orient. Que de tels échanges se soient interrompus pendant plusieurs siècles, la « dégénérescence » de l’Occident, en matière d’ésotérisme, en est la cause. En revanche, le vingtième siècle a permis l’accès à des textes d’auteurs orientaux qui étaient restés inédits en Occident. Leur existence favorise désormais une meilleure connaissance de la Fidélité d’Amour, qui est fondamentalement d’Orient et d’Occident. Cela signifie-t-il que l’initiation à l’ordre des Fedeli d’Amore en serait devenue possible ? Ce serait méconnaître la nature même de l’initiation - qui est transmission - que de le penser, et pourtant, René Guénon lui-même faisait remarquer, en conclusion de son Roi du Monde, que, « dans les circonstances au milieu desquelles nous vivons présentement, les événements se déroulent avec une telle rapidité que beaucoup de choses dont les raisons n’apparaissent pas encore immédiatement pourraient bien trouver, et plutôt qu’on ne serait tenté de le croire, des applications assez imprévues, sinon tout à fait imprévisibles. »

D'Orient et d'Occident

         L’histoire de la Fidélité d’Amour en Occident ne s’arrête pas à la disparition ou plutôt à l’occultation de l’Ordre des Fidèles d’Amour.

         Ici, il faut entendre le mot « Occident », à la manière dont René Guénon en parle, dans Orient et Occident, par exemple, comme de l’espace géographique, de tradition chrétienne par rapport à un « Orient », qui est de tradition sémitique, musulmane ou juive. C’est d’ailleurs ce qui explique que Henry Corbin en ait poursuivi la piste en direction de Ibn ‘Arabî, des théosophes et des poètes persans, comme Rûzbehân Baqlî, Hâfez ou encore Fakhr ‘Erâqî. Mais la tradition des Fidèles d’amour est aussi une tradition occidentale, en ce sens qu’elle concerne les trois religions monothéistes, « abrahamiques », ou plutôt leurs ésotérismes respectifs que sont la Kabbale, tradition hébraïque, l’ésotérisme islamique et l’ésotérisme chrétien. Julius Evola et René Guénon soutiennent qu’elle a son équivalent en Extrême Orient, spécialement en Inde.

         Quoi qu’il en soit, l’histoire des Fidèles d’Amour s’étend en Occident au-delà du terme fixé par René Guénon – qui cite encore Boccace et Pétrarque, après Dante et les Fedeli d’amore. C’est pourquoi il convient ici d’évoquer les « chaînons manquants » qui font perdurer cette histoire jusqu’à nos jours. Peu importe qu’ils se désignent de nos jours sous le nom de disciples de Foi et Amour, en référence à un recueil de fragments philosophiques du poète allemand Novalis. Ils s’inscrivent bien dans la même lignée spirituelle qui est celle des Fedeli d’amore. Il suffira d’en citer deux, un poète et un peintre, Novalis et Raphaël : « Le poète romantique allemand et le peintre italien appartiennent à la même généalogie spirituelle, celle des artistes visionnaires qui ont été initiés à la Fidélité d’amour par l’apparition providentielle, dans leur vie, d’un certain visage de beauté, visage humain, comme celui de Sophie, pour Novalis, que ce dernier a contemplé avec les yeux de son âme, ou image divine, celle de la Vierge Marie, pour Raphaël, qui en reçu, une nuit, la révélation. »

         Il existe d'ailleurs des preuves de leur appartenance à la lignée des fedeli d’amore. C’est, par exemple, Wackenroder rapportant cette citation d’une lettre du peintre italien au comte de Castiglione : « Comme on voit si peu de belles formes féminines, je me tiens en esprit à une certaine image qui naît dans mon âme», ou transcrivant quelles feuillets de Bramante, à propos de la vision d’une Image de la Vierge Marie survenue une nuit à Raphaël. Il faudrait citer intégralement ce texte. Mais on retiendra que « le plus merveilleux est qu'il lui sembla que cette image fût justement ce qu'il avait toujours cherché, bien qu'il n'en eût jamais eu qu'un pressentiment obscur et confus » et aussi que « l'apparition était restée pour toujours gravée dans son coeur et dans ses sens, et il avait alors réussi à reproduire les traits de la Mère de Dieu comme toujours ils avaient flotté devant son âme, et il avait toujours eu un certain respect même pour les images qu'il peignait ». S’il devait y avoir un doute quant à la présence de la Vierge Marie, dans l’expérience initiatique des Fidèles d’Amour, on rappellera, avec René Guénon, qu’il existe de nombreux symboles initiatiques de la Mère de Jésus dont l’application « est parfaitement justifiée par les rapports de la Vierge avec la Sagesse et avec la Shekinah »

            Quant à Novalis, quelques extraits du dialogue de Henri et Mathilde, dans son unique roman, inachevé, Henri d’Ofterdingen (1801), permettront de comprendre pourquoi il est tenu comme le représentant le plus pur de la tradition occidentale de la Fidélité d’Amour :

            « Tu es la sainte qui présente mes demandes à Dieu, l’intermédiaire à travers qui Il se révèle à moi, l’ange par lequel Il me donne à connaître la plénitude de Son amour. Qu’est-ce que la religion, sinon une intelligence infinie, une éternelle communion des cœurs aimants ? Où deux sont réunis, Il est au milieu d’eux. J’ai éternellement à respirer en toi, et ma poitrine ne finira jamais de se remplir de toi. Tu es la divine splendeur, la vie éternelle dans l’enveloppe la plus adorable ».

            « Si seulement tu pouvais voir comment tu m’apparais, quelle rayonnante image émane de ton corps et vient partout illuminer mes regards, tu ne redouterais nulle vieillesse. Ta forme terrestre n’est qu’une ombre de cette image ; et certes, les forces de la terre luttent et se prodiguent pour la concrétiser, la confirmer, mais la nature est encore insuffisamment mûre : l’image est l’archétype éternel qui participe du saint monde inconnu ».

            Dans ces conditions, on peut affirmer que la généalogie spirituelle des fedeli d’amore, en Occident, ne s’est pas interrompue, même s’il n’est plus question ici de parler d’Ordre – et d’ailleurs cet Ordre a-t-il jamais existé comme tel, n’a-t-il pas été plutôt une organisation initiatique, au sens où l’entendait René Guénon ? Que cette organisation demeure toujours active, même invisible, « occultée », n’en reste pas moins une certitude pour quelques uns. Et c’est ce qui importe finalement. D’autant que son existence en Occident est un signe manifeste de l’appartenance, de nos jours, de Fidèles d’amour d’Occident à « une élite spirituelle commune aux trois rameaux de la tradition abrahamique », dont l’éthique « prend origine aux mêmes sources et vise la même hauteur d’horizon. »

            Alors se pose une dernière question :

            « Rapprochés dans cette communauté de culte et de destin, les Fidèles d’amour, ceux de l’Occident et ceux de l’Iran, nous font mieux distinguer au moins l’orée du chemin dans lequel ils s’étaient tous engagés, mystiques, poètes, philosophes. Se demandera-t-on si le parcours de leur Voie a encore une signification autre qu’historique, pour les conditions de notre propre présent historique ? »

            Henry Corbin remarque qu’«il n’y a pas de réponse générale ni de programme théorique à fournir à ce genre de question ». Pourtant il existe une réponse qui est celle donnée par l’existence même de la Fidélité d’amour, de nos jours, en Occident, d’une tradition qui est donc demeurée vivante, et qui reste fondamentalement une tradition d’Orient et d’Occident.