L’ÉSOTÉRISME CHRÉTIEN, FINALEMENT

« Ce qui importe avant tout, c’est de restaurer cette véritable intellectualité, et avec elle le sens de la tradition et de la doctrine ; il est grand temps de montrer qu’il y a dans la religion autre chose qu’une affaire de dévotion sentimentale, autre chose aussi que des préceptes moraux ou des consolations à l’usage des esprits affaiblis par la souffrance, qu’on peut y trouver la « nourriture solide » dont parle saint Paul dans l’Épître aux Hébreux. »

René Guénon

Coeur Sacré

École allemande du 14ème siècle

« Le cœur se révèle alors tel qu’il est en réalité, à savoir comme le tabernacle (mishkât) du Mystère (sirr) divin dans l’homme »

Titus Burckhardt

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Retour à Ésotérisme chrétien

Il est clair que les rares « initiés » qui participent de ce que René Guénon appelait « restauration de l’intellectualité vraie et de la tradition doctrinale » vivent dans la discrétion, et que la plupart d’entre eux pratiquent systématiquement la discipline de l’Arcane. En tout état de cause, ils ne constituent pas des Ordres mystérieux qui auraient leurs convenants, leurs rites secrets et leurs Grands Initiés…ou leurs sites Internet.

Cela n’empêche certes pas les tenants de l’ésotérisme chrétien de témoigner de leurs convictions traditionnelles. On pense, en particulier, à la remarquable revue Connaissance des Religions, dirigée par Michel Bertrand. Il existe également assez de courants qu’on ne peut qualifier d’ésotériques au sens « traditionnel », qui n’ont d’ailleurs qu’un rapport plus ou moins lointain avec le « guénonisme », mais qui présentent un réel intérêt pour tous les chercheurs de l’Absolu.

S’il convient de citer pour mémoire Raymond Abellio, ne serait-ce que parce nous sommes à Toulouse, il y a surtout les œuvres de Julius Evola et de Nicolas Berdiaev, « l’homme du Huitième jour ».

En fait, il eût été possible de parler d’ésotérisme chrétien en se référant exclusivement à Nicolas Berdiaev, à Paul Evdokimov, à Marie-Madeleine Davy. Mais le développement aurait conduit à l’orthodoxie, à l’Eglise orientale, à l’art de l’icône, à L’Échelle sainte, aux fameux Récits d’un pèlerin russe et à la pratique de la Prière du cœur, etc. On se serait par conséquent éloigné de l’ésotérisme chrétien latin, si l’on peut dire.

De même il eût été possible d’adopter le seul point de vue de Julius Evola, à ses ouvrages sur l’Hermétisme, sur la tradition du Graal, etc. mais avec le risque politique cette fois de prêter le flanc au rapprochement, fort éloigné pourtant de l’ésotérisme chrétien, mais qui n’en existe pas moins dans les esprits, entre ésotérisme et extrême-droite ; une certaine presse et en particulier le journal Le Monde ne manquant pas de reprendre régulièrement, à propos de Mircea Eliade, de Julius Evola, voire de René Guénon, les vieux mythes de la « droite subversive », en y incluant d’ailleurs invariablement le GRECE  !

Mais si l’on veut laisser là, un instant, René Guénon, il est temps de conclure sur l’ésotérisme chrétien dans un développement original à propos des mystères du Cœur de Jésus et de ce disciple dont le Christ lui-même a affirmé qu’il demeurera jusqu’à ce qu’Il vienne.

 

Spiritualité du Divin Cœur

Le secret de l’ésotérisme chrétien se trouve, en effet, vraisemblablement, dans ce mystère que l’Eglise honore en des termes qui ne laissent aucun doute sur le sens d’une dévotion qui est certes d’abord voie de salut pour le monde, mais aussi vie intérieure tournée vers l’unique Amour : « Nul ne peut vraiment comprendre Jésus crucifié s’il n’a d’abord pénétré dans le mystérieux sanctuaire de son Cœur » (« Haurietis aquas in Gaudio » lettre encyclique de Pie XII, 15 mai 1956), et surtout, enfin, vie intime, dans le secret du cœur, qui est contact – quel que soit le nom qu’on lui donne, union, fusion, anéantissement, etc. - avec le Principe divin, car « celui qui est parvenu à cette connaissance a véritablement atteint le centre et non seulement son propre centre mais aussi, et par là même, le centre de toute chose », à la manière du Christ lui-même : « Mon Père et moi, nous sommes un ». C’est la blessure au Cœur de Jésus qui forme le seuil de cette intimité, au plus secret du cœur, « au plus profond du dedans », là où « il n’est plus ni dedans ni dehors, mais seul, l’océan incirconscrit du Mystère » (Henri Le Saux).

Le modèle de l’adepte chrétien est le disciple bien-aimé dont une vision de sainte Gertrude permet de comprendre qu’il a atteint ce « centre de toute chose » après avoir entendu les battements du divin Cœur sur la poitrine même du Sauveur et contemplé la blessure au Cœur de son Aimé : « Elle vit (…) l’immense océan de la divinité refermé dans le sein de Jésus, et dans cet océan le bienheureux Jean (…) nager comme un petit poisson avec une ineffable jouissance et en toute liberté. Et elle comprit qu’il faisait plus habituellement sa demeure en ce Cœur où le flot de la divinité se déverse avec plus de puissance dans l’humanité. »

Et c’est pourquoi la spiritualité du Cœur de Jésus, mais prise dans sa totalité – voie de salut, vie intérieure, vie intime - est le véritable ésotérisme chrétien. Ce sont même les battements du divin Cœur qui forment l’unique initiation, silencieuse, amoureuse, intime, dans le secret du cœur de l’initié, et, plus avant, le colloque de l’âme avec son unique Seigneur dans « le secret du secret », al-sirr al-sirr, comme disent les musulmans, qui constitue l’étape de la « réalisation ». Autrement dit, ce qui fait l’adepte, en terme d’ésotérisme chrétien, c’est ce colloque dans l’intime de l’intime, révélé au pied de la Croix par le disciple que Jésus aimait, face au Coup de lance dont est née l’Eglise, l’Eglise de Pierre et l’Eglise de Jean, l’Eglise des saints et des bien-aimés du Seigneur, l’Eglise extérieure et l’Eglise intérieure, pour reprendre un mot de Marie-Madeleine Davy.

Il est légitime que le disciple bien aimé apparaisse alors comme celui qui montre la voie de l’intime, de l’ésotérisme chrétien, lui qui demeure « entre l’orient et le nord » selon les termes d’une vision d’Anne Catherine Emmerick, la célèbre stigmatisée de Dülmen : « Je vis (…) que le corps de Jean n’était pas resté sur la terre. Je vis, entre l’orient et le nord, un lieu resplendissant comme le soleil, et j’y vis Jean comme un intermédiaire recevant d’en haut pour nous le transmettre. Ce lieu, quoiqu’il me parût très élevé et tout à fait inaccessible, faisait néanmoins partie de la terre. J’ai vu aussi que le paradis existe encore au-dessus de cette région, mais séparé de tout le monde. »

C’est donc lui le véritable initiateur qui nous a révélé la blessure au cœur de son divin Maître : « Le Christ nous a livré l’intériorité, donc « l’ésotérisme », « ouvertement » par sa blessure au cœur. Que personne n’en soit conscient, c’est une autre affaire ! » comme l’écrit Jean Tourniac et qui est à rapprocher d’une phrase de saint Bernard : « Le secret de son cœur est révélé par l’ouverture de son corps »

Quant au secret lui-même de ce Cœur, il est l’Inconnaissable se livrant à notre contemplation et à notre désir, l’Amour en sa plénitude, selon le mot de sainte Gertrude : « S’approchant du Cœur de Jésus et le saluant du fond de son âme, elle le glorifia de contenir, comme enfermé en lui-même, toute la plénitude des mystères incompréhensibles de la divinité »…