Les Cahiers du Moulin

bulletin de liaison édité par  « Les Amis d'Armel Guerne » asbl

Chaque semestre, des extraits des "Cahiers du Moulin" font l'objet d'une publication en ligne, avec l'aimable autorisation de l'association des "Amis d'Armel Guerne".

> avril 2003

Retour à Armel Guerne - Armel Guerne : Les Jours de l'Apocalypse - Armel Guerne : Factum est 

La colline de Tourtrès dominée par  le moulin.

 

Vu de la motte

 Ici, où le silence nous a rendu le pas des heures du jour et de la nuit, nous marchons heureusement de saison en saison sans quitter un instant la communion immense de la création, cette prière qui vit en nous, silencieuse, et qui nous rend à notre état vivant de créatures. Sans aller jusqu'à l'humilité, certain éclat de la modestie supprime les barrières et ouvre sur les dimensions universelles pour la joie comme pour la gravité. Les fleurs et les moucherons de l'herbe me parlent souvent d'une terrible colère du ciel. J'écoute. Que peut-on dire? Les animaux ont parfois un  tel reproche dans leurs yeux, quand ils nous regardent avec tendresse!

Armel Guerne

à Dom Claude Jean-Nesmy, Lettre du  24 avril 1965

 

Éditorial

Par Charles Le Brun

           Le premier Livre des Métamorphoses d'Ovide est en partie consacré au récit de la création de l'univers. Au second chapitre, on apprend que la durée des jours de la terre se divise en quatre périodes : l'Âge d'Or d'abord, celui de la vérité, de la justice, de la vertu, sans contrainte pour la race humaine ; puis l'Âge d'Argent, déjà soumis aux lois de la nature, aux morsures des saisons, aux décrets du temps ; vient ensuite l'Âge d'Airain, pourvoyeur d'armes, instigateur de guerres, assoiffé de sang mais loyal encore ; l'Âge de Fer enfin où le crime et le désordre règnent dans une impunité toujours plus élargie. Ce dernier âge, selon les données de l'ésotérisme, correspond à celui dans lequel entrèrent les hommes, il y a quelque six mille ans, et qui, selon les écrits de toutes les grandes traditions, doit s'achever vers l'an 2030.

Déjà, huit cents ans plus tôt, Hésiode en avait esquissé une fresque saisissante dans Les Travaux et les jours, faisant écho aux grandes prophéties de l'Inde ancienne relatives à l'Âge de Kali ou Âge sombre : le Kali-Yuga. La Bible, elle aussi, d'une manière à peine voilée, avait évoqué cette succession des temps dans le Songe de Nabuchodonosor : c'est l'histoire fameuse du Colosse aux pieds d'argile. Les anciennes populations d'Extrême-Orient, tout comme les Indiens d'Amérique du Nord ou ceux d'Amérique latine, connurent de même, en leur temps, cette division quaternaire que les limites de cet éditorial, malheureusement, ne nous permettent pas d'aborder en profondeur.

            Si nous avons parlé des âges de l'humanité et plus particulièrement de l'Âge de Fer, c'est que ce dernier nous renvoie directement au thème de ce Cahier : l'aboutissement de l'histoire des hommes. Son terme. Autrement dit la « fin du monde », cette Apocalypse dont Armel Guerne aura été, tout au long de son existence et avec une insistance toujours plus pressante, l'un des porte-parole autorisés.

 Son œuvre poétique, en effet, tout entière tournée vers le Grand Jour, n'enseigne pas autre chose. Au point qu'en ce qui le concerne, on peut risquer le mot de vocation (vocatus : appelé). Chez lui, la poésie n'est plus un ornement : elle est une arme. Celle des derniers combats. Parce que, comme il l'affirme, il n'est plus temps de perdre son temps à d'autres occupations comme c'est le cas de bien des auteurs, tous plus inutiles les uns que les autres et qui n'ont d'autre but que celui d'asseoir le néant de leur futile personne – les zombies, comme il les appelait.

 Guerne, à l'évidence, ne partageait pas ce pain-là. Il s'appliquait à autre chose. Il n'est que de lire, pêle-mêle, les titres de ses livres : Mythologie de l'Homme ; Danse des morts ; Le Temps des signes ; Testament de la perdition ; Les Jours de l'Apocalypse ; Rhapsodie des fins dernières. Ou encore : La Cathédrale des douleurs ; Au-dessous du niveau de l'enfer ; A Contre monde ; Temps coupable ; Au bout du temps.

 L'ensemble est éloquent. Et situe l'homme. Un homme vrai. Sans manières. Sans duplicité. Sans pose. Éprouvé. Épuré. Comme un minerai débarrassé de ses scories et qui surgit, dans sa simplicité originelle, après être passé et repassé à la flamme du réverbère. Ceux qui l'ont connu le savent bien. Et ceux qui l'ont aimé mieux encore.

 L'Apocalypse, comme il le répétait souvent, est commencée. Ses effets se sont déjà fait sentir dans des guerres dont l'ampleur dépasse l'imagination. Dans des sciences dont personne ne contrôle plus l'expansion. Dans la complexité toujours croissante des basses manœuvres  politiques, économiques, financières et sociales. Dans le recul général de la vertu et des valeurs sur lesquelles reposait le passé tout entier ; valeurs qu'on s'applique minutieusement à éradiquer et qui ne seront plus remplacées si ce n'est par celle qui, partout, doit s'imposer dans les derniers jours du monde : l'argent – le Veau d'or – marqué, comme l'a écrit saint Jean, du signe de la Bête et de son chiffre.

Les Saisons. Le printemps

 « Écoutez bien tous les deux: tout ce que vous avez vu n’est rien ; tout ce que vous avez aimé, désiré, admiré n’est rien : il FAUT venir ici et voir et se laisser prendre et masser par cette paix grandiose.

 Au vieux Moulin, ce 11 mars 1963, ... Nous avons, du jour au lendemain, reçu le printemps. Il y a des violettes (trois), des pâquerettes (deux), des primevères (deux ou trois) sur la motte, des jonquilles sur le bord de la route, la brume verte des bourgeons sur les arbres, de grands vols d’oies et de grues qui passent dans le ciel, des chants d’oiseaux dès avant le soleil, qui fusent tout le jour.

 Le 20 février 1966, …La joie inouïe que vous pose dans le cœur, quand on les voit tout à coup, un matin, les premières violettes sur la motte ; la grâce dont on se sent le dépositaire après avoir eu dans l’œil un amandier fleuri, ou un prunier, dans l’oreille le concert matinal des oiseaux, sur le front, la transparence émerveillée de l’air : voilà qui vous approche de cette simplicité à laquelle est promis le royaume des cieux à partir du moment où il n’y a plus rien qui puisse la tromper. Je voulais vous le raconter depuis longtemps: j’ai appris que le vent d’autan, quand il soufflait pendant trois jours sans pluie, était un vent mâle : ce qui veut dire qu’il ne pleuvra pas une goutte pendant plusieurs semaines. Un vent mâle. N’est-ce pas merveilleux?

 Le 27 avril 1966... Dans ce pays qui ne connaît pas de printemps en général, où l’on passe brutalement de l’hiver à l’été, nous baignons cette année depuis février dans un printemps presque fabuleux, qui prolonge en interminables points d’orgue ses arpèges fleuris... Ce merveilleux contentement du cœur que nous offre le paysage: quelle source de santé !

 Au Vieux Moulin, le 9 mars 1967... Il reste à attendre le vrai printemps — s’il vient ! Celui dans lequel on reconnaît déjà que l’été s’impatiente ; l’autre, où traîne encore l’hiver sous la poussée sournoise des jeunes sèves et des premières fleurs, m’a toujours été exténuant. Il y a, cette année, des violettes partout à Tourtrès, en plein champ, près des veilles maisons, sur la motte, autour du moulin. Les pruniers et les pêchers, blancs et roses, sont épanouis à perte de vue. Et dans l’horrible lustre en verroterie de l’église (où j’ai entendu hier une messe des morts en latin : je n’y vais plus, depuis qu’on la dit en gasco-français), un délicieux oiseau a fait son nid de mousse. N’est-ce pas réconfortant? »

 Et en mai 1968, alors qu’Armel Guerne travaille à sa traduction de Stevenson, il écrit:

            « Mon cher Cioran,... Le printemps cette année aura été un prodige, ici. Il n’a pas commencé, il n’a pas fini, mais il a été plus large que la générosité, plus illuminé que la lumière, et plus fleuri qu’il n’y a d’herbes, d’arbres, de buissons. »

 C.C.  

             Extraits des Lettres de Guerne à Cioran. 1955-1978. éd. Le Capucin. Coll. Lettres d’hier et lettres d’aujourd’hui. Lectoure, 2001